Remords, un petit texte Dark Fantasy qui a participé à un concours, et est mort ici.

 





+ Remords +







    Il fait nuit, il n’y a plus d’étoiles. La pluie ajoute son rideau liquide et sinistre sur cette impasse, une ruelle boueuse. La masse sombre des bâtiments vétustes qui l’étouffe est endormie. Tout comme Tharse, notre cité, à cette heure où les ivrognes cuvent sous les porches et les honnêtes gens rêvent d’argent… Et moi je monte la garde, derrière le temple, trempé, le regard perdu en direction de la place des gibets que je ne distingue pas au-delà de la pénombre et de l’averse.


    J’étais novice ici, avant. Mes parents m’avaient confié au temple, très jeune, alors que je rêvais encore d’être un aventurier avec Rowyna et sa bande, qui défient les puissants en dérobant leurs richesses. Avec sa cape verte, elle est une légende à Tharse ! « Mais c’est un honneur de servir Nictée. » Me répétait mon père, trop content d’avoir une bouche de moins à nourrir. Et c’est vrai que mon enfance au temple lunaire fut agréable. Les repas quotidiens, les escapades sur les toits avec Turdan, le Père Cindon qui nous faisait l’école, le cortège avec les vestales jusqu’à la tour de l’Échevin... Et même si le temple était un peu délabré, nous étions importants, nous recevions les offrandes de ceux qui avaient besoin de l’œil de Nictée pour les protéger dans l’obscurité. Malgré « l’honneur de servir », mes parents ne sont jamais venus me voir, jamais… Même lors du « Crépuscule », la cérémonie de passage qui achevait mon enfance, ils ne sont pas venus, et je savais qu’ils ne viendraient pas non plus pour mon ordination. En attendant ce moment, mon noviciat était rythmé par la liturgie, l’étude et les corvées. Bien que la splendeur du temple fut passée depuis longtemps, la soie remplacée par la laine, la pierre par le bois et l’argent par l’étain, le sanctuaire était empreint de majesté. Il fallait voir la vue sur la ville sous l’œil gris de Nictée depuis le beffroi ! Et dans le sanctuaire, sa face qui se reflétait sur le bassin sacré, et nous baignant dans sa lumière. Nos chants psalmodiques qui résonnaient dans la grande salle dont les colonnes grises supportaient un ciel étoilé dont on devinait encore la peinture sur les voûtes. Et puis cette sérénité imposante lors des prières gutturales marmonnées par nos anciens ! J’avais hâte de grandir vite et de prendre plus de responsabilités dans l’ordre… Même si avec le passage du Crépuscule, j’ai aussi compris les visites régulières du Prévôt, qui ne rimaient pas avec dévot. Ce vicieux se servait de l’endroit comme d’un bordel pour lui, et ceux avec qui il était en affaires. Nous étions sous sa protection et en échange, les prêtres nous initiaient à d’autres rituels que les offices pour lui plaire...



    Encore quelques veilles, et je verrai se lever le pâle soleil derrière les toits. Peut-être que la pluie cessera enfin ?



    Eh bien, le Prévôt ne nous a pas beaucoup protégés quand le sanctuaire a été profané. Les infidèles sont arrivés nuitamment, pendant notre sommeil. Je me souviens de cette main pour m’empêcher de crier, des bras solides qui m’ont porté et jeté contre l’autel. Je me souviens des ombres sur les murs et de cette odeur de sueur et de sang. Je me souviens d’avoir eu les larmes aux yeux quand j’ai vu, à la lueur des lampes à huile, les corps des prêtres égorgés dans le bassin sacré. J’ai été déshabillé et étendu sur la pierre gelée, maintenue par la poigne puissante d’hommes en robes de bure brunes. Le plus grand avait retiré sa capuche et son crâne vérolé exhibait un sourire édenté. Il tenait en mains un long clystère de métal duquel un fluide noirâtre s’échappait. Je me débattais, mordais, hurlais, mais en vain. Il scella ainsi tous mes orifices d’une cire douloureuse et impie. Maintenant je crois me rappeler d’une leçon de théologie où il était question d’un culte qui scellait les corps des défunts pour empêcher les esprits malins de les posséder, peut-être que ce supplice y faisait référence... Il en termina par ma bouche, il a dû, je crois, me casser plusieurs dents pour y parvenir. Le liquide coulait dans ma gorge et plus mes spasmes étaient violents et plus il inondait mes poumons en me brûlant. Je me noyais, mes yeux fous grands ouverts pour faire entrer la lumière, pour implorer Nictée, pour m’échapper.  Et puis je me souviens de la face blafarde de mon bourreau, du bandeau qu’il me mit sur les yeux, de mes ténèbres, de mes convulsions, de mes muscles tellement durs, de ma poitrine en feu, de la détresse, du désespoir... Pourquoi ? Il aurait suffi qu’il m’enlève cette cire que je respire. Respirer, juste encore une fois. Mais non, c’est ainsi que je suis mort.


    Quand il enleva le bandeau de mes yeux, j’étais toujours là, groggy et nu, je n’avais pas rejoint les champs étoilés de Nictée. Assis sur l’autel, je ne ressentais plus rien. La vue de mon sang mêlé à ce liquide sombre qui coulait sur moi ne m’effrayait pas. Une vague impression de froid sur ma peau, lointaine, l’écho de lamentations étouffées. Helin, un autre novice du temple, était traîné dans la pièce. Mon bourreau était passé derrière moi et je le sentis trancher mes cheveux sans ménagement, puis tracer de sa lame un symbole sur ma nuque. La cire noire obstruait toujours ma gorge, alourdissait ma poitrine, durcissait dans mon corps. Oui, c’était encore mon corps et pourtant j’avais conscience que le lien que j’avais avec lui était brisé. Je pouvais le mouvoir et percevoir à travers lui, mais comme un marionnettiste fatigué et maladroit. Je ne respirais plus, bien que j’en avais encore envie, une oppression permanente pesait sur moi. Pas le temps de m’attarder, je fus emmené par des acolytes qui m’habillèrent d’une chasuble sombre, et passèrent un couteau à ma ceinture. Ils me firent traverser les couloirs obscurs du temple aux murs balafrés de sang, jusqu’au vestibule, dont les bancs éparpillés jonchaient les dalles centenaires. Enfin ils ouvrirent la lourde porte à l’arrière du temple et me postèrent là, avant de se barricader. Dehors, il faisait aussi nuit que dedans, la lune avait disparu. 



    J’y suis encore, de faction. La pluie glisse sur moi avec le murmure vague de l’averse. Je guette l’apparition du soleil sur la place des gibets.


    À ma gauche, un corbeau croasse et s’extirpe à tire-d’aile d’une toiture trouée. Bientôt un chat, la queue cassée, traverse la ruelle précipitamment pour sauter et se glisser derrière le volet disjoint d’un taudis. Quand mon regard revient sur l’impasse, ce sont les yeux rieurs d’une femme masquée que je croise. Elle est pratiquement collée à moi, dissimulée sous une cape émeraude. Je ne l’ai pas vu venir. Pas le temps de réagir que je sens déjà un métal froid me pénétrer le ventre, mais aucune douleur. Elle doit s’attendre à ce que je m’effondre dans la boue, j’en profite pour saisir le couteau à ma ceinture. Je l’attrape fermement, car j’ai à peine la sensation de mes mains. La femme remonte sa lame en moi, sans effet, alors que j’enfonce la mienne dans son flanc, trouvant un chemin sous la toile de sa cape entre les écailles de cuir d’une armure légère, puis entre les os de ses cotes. Nous tombons toutes les deux dans l’énorme flaque de boue à l’entrée du temple. Elle est plus vive que moi et me chevauche. Je lâche ma dague encore en elle, pour me libérer de son emprise. Mais je n’y arrive pas, mon corps est trop lourd, engourdi. Elle aussi, abandonne son arme, pour en dégainer une autre de je ne sais où. Je lève mes mains pour me protéger le visage, un réflexe stupide, car elle enfonce sa lame dans ma gorge. Je ne ressens rien. J’essaie de saisir ses poignets, mais ils sont mouillés et j’ai moins de force. Je vois son regard, maintenant grimaçant sous la douleur et l’effort. Sa dague taillade mon cou et gratte jusqu’à la pierre qui marque le seuil. L’acier n’est plus si froid. J’essaie encore de me dégager, je sens qu’il faut que je me dégage. Et puis plus rien, mes yeux s’éteignent dans une nuit de silence qui m’éblouit. 



    Qui a dit que vivre c’est apprendre à mourir ?






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